lundi 4 août 2008

Roman : Chapitre 2

Mon père a toujours été un homme qu'on pourrait qualifier de singulier, il semblerait que ses secrets soient destinés à rester enfouis avec lui, dans sa tombe. Mes sœurs et moi avons très peu de souvenirs de l'époque où il nous faisait sauter sur ses genoux, partait de bonne heure au travail et revenait avec le soir, accablé d'une saine fatigue. Les enfants cessaient de l'amuser dès qu'ils étaient en mesure d'articuler quelques mots, et que naissait de ces poupées de chair une personnalité qui lui apparaissait étrangère, éventuellement nuisible. Il avait coutume de passer l'essentiel de son temps libre dans la bibliothèque, à l'étage, et demandait à ce qu'on ne le dérange sous aucun prétexte. C'était un bordel sans nom, où même la lumière n'osait pas pénétrer, chaque jour mon père l'alimentait en livres qu'il dénichait à gauche, à droite, ensuite on ne le voyait plus jusqu'au souper. Je crois, je sais qu'il a aimé ma mère car au fond des tiroirs, ils se livraient en cachette à des étreintes dont la sincérité était visible. Elle était légère comme l'air dans sa robe à motifs, lui était beau comme un christ dans sa chemise fleurie. Tous deux adressaient au photographe un regard plein de malice, qui défiait l'avenir. Quinze années de vie commune et trois grossesses consécutives avaient fini par les plonger dans un mutisme forcené, leurs voix se sont éteintes doucement, j'imagine, à mesure qu'on les sollicitaient de moins en moins. Et puis, le silence, ou presque. Ma mère s'endormait toujours au même moment, pendant le journal de vingt heures, les somnifères lui faisaient comme un masque, impressionnant de sérénité. Chaque fois que les morts s'invitaient dans la télévision, Isabelle se chargeait de poser sa main sur mes yeux, interminables secondes dans le noir au son des bombes et des kalashnikovs.
Il y a eu cet été plus chaud que tous les autres, on voulaient s'asperger d'eau fraîche, laquelle était immédiatement portée à ébullition par un soleil implacable, qui s'insinuait partout. La sueur traçait subtilement les reliefs des seins naissants de mes sœurs, on se déplaçait le moins possible, au ralenti. La matinée s'achevait, les dessins-animés cédaient la place à un quelconque jeu télévisé, parfaitement inintéressant, je m'ennuyais comme seuls les enfants peuvent s'ennuyer. Bien sûr, nos parents manquaient à l'appel, ma mère trimait pour deux depuis que mon père avait décidé de se consacrer exclusivement à son activité de lecteur compulsif. C'est l'ennui qui m'a donné l'envie de pousser la porte de son antre, sur le coup de midi, l'ennui et sans doute aussi la curiosité. La pièce était éclairée par une simple ampoule, il y régnait une chaleur tropicale, épaisse et moite, malgré les volets fermés. Sur le sol, les étagères, le bureau, des livres étaient empilés à hauteur de poitrine, et au milieu, mon père. Il avait passé la nuit à lire tout ce que le vingtième siècle avait donné de poètes, vivants et morts, tout Mansour et tout Bukowski, et tout ce qu'il y avait entre les deux. Il avait tout lu et il en mourrait, son visage méconnaissable évoquait l'agonie et l'état post-coïtal, et aussi quelque chose de différent, d'indéterminé. Il tirait sur une cigarette aux trois quarts consumée, indifférent aux cendres qui pleuvaient sur les pages, les yeux presque clos derrière son suaire de fumée. Autrefois, ses clopes avaient toutes un goût et une signification particulière, depuis qu'il avait renoncé à la parole, elles s'enchaînaient sans distinction entre ses lèvres. Mon père respirait uniquement quand il ronflait. Au bout d'un moment, il a pivoté sur sa chaise pour me faire face, et c'était comme s'il me voyait pour la première fois. Ou alors, il regardait au-delà de moi, une personne indistincte qui aurait été là, avec nous, qui aurait occupé autant de place dans l'air, et il s'est mis à parler. Il semblait qu'il ne voudrait plus jamais s'arrêter. Il parlait et on sentait que ça le foutait en rogne, et aussi que ça le tuais un peu.

- Tu sais ce qui cloche avec ces poètes? Ils s'aiment trop, voilà ce qui cloche. Ils s'aiment trop et ils voudraient nous faire croire qu'ils ne s'aiment pas, c'est pire, ils voudraient nous faire croire qu'ils sont les seuls à savoir aimer, comme si on étaient des sortes d'incapables, tu comprends ce que je veux dire? Des sortes d'incapables qui s'imaginent savoir aimer, savoir comprendre, et qui ne savent rien, tous les mêmes ce sont tous les mêmes, et moi j'en peux plus, tu comprends? J'en peux plus de ces poètes - tous les mêmes - , qui savent tout et qui croient nous apprendre, à nous, nous qui ne sommes pas poètes, à vivre la vie, merde ! Moi ce que je veux, ce que je veux c'est lire un poème d'un type qui ne s'aime pas, qui n'aime personne, je veux lui arracher ses poèmes à ce type qui déteste ses poèmes, et lire ! Je veux lire le poète de la mer qui ne sait pas nager, et le poète des femmes homosexuel, celui qui a peur de sa femme qui dort comme une vache, je veux lire ça, merde ! Même ceux qui écrivent mal, ils s'aiment, même ceux qui n'écrivent pas, ils s'aiment tellement, oh merde foutus poètes vous êtes parfaits, c'est ça vous êtes parfaits et vous avez compris, foutus poètes de merde...

Il a continué comme ça pendant cinq bonnes minutes, peut-être plus longtemps encore, je cherchais à tâtons le bouton de la porte derrière moi. J'étais persuadé d'être entré dans une sorte de cauchemar absurde, au moment où j'avais franchi le seuil de la bibliothèque. Quand il a eu fini, il paraissait épuisé comme s'il sortait d'une lutte à mort avec une hydre démesurée. Alors, d'un geste las, il a remplacé sa cigarette par une autre, et m'a libéré d'un :

- Laisse-moi maintenant. Il faut que je réfléchisse à tout ça.

Je suis retourné m'asseoir devant la télévision, une énorme dame aux joues roses venait de remporter une somme d'argent plus grosse encore, et pleurait. On ne m'avait donné aucun dieu à prier pour que la vie retrouve sa torpeur silencieuse, celle d'avant que mon père ne parle. Je voyais mes sœurs se pousser des fesses à la fenêtre, se tordre le cou pour voir passer le beau garçon du coin, elles ignoraient tout de la tempête qui faisait rage dans la tête de notre père. Il avait voulu m'entraîner dedans. J'attendais que quelque chose se passe, je me suis surpris à trembler malgré moi, sans savoir exactement de quoi j'avais peur. J'ai attendu des heures, sans bouger d'un cil, la sueur faisait son chemin dans mon dos, et le long des jambes.
Le soir a fini par arriver, et ma mère aussi. Elle est montée avec un plateau de nourriture. Dans la maison du silence, un cri immense a retenti.

***

Résumé : c'est une île perdue quelque part dans le pacifique, qui n'apparait sur aucune carte et dont personne ne connaît le nom. Des kilomètres de plage vierge la ceinturent en douceur, et à l'intérieur des terres, une forêt d'arbres fruitiers apporte l'ombre aux membres de la communauté. Celle-ci se compose exclusivement de femmes à la peau plus ou moins sombre, fleurs sauvages à l'haleine parfumée de coco sucrée. Une eau de jouvence, qui jaillit du ventre de la terre en geyser, maintient leur beauté et leur fraîcheur intactes depuis plusieurs millénaires. Elle se boit glacée au creux des mains et fait l'effet d'un aphrodisiaque puissant, c'est pourquoi les femmes de l'île vivent nues. Certaines s'habillent de feuilles de palme, à l'occasion, pour le plaisir de les voir aussitôt arrachées. Parfois, elles recueillent des oiseaux mazoutés échoués sur la plage, les rincent à l'eau pure de l'île et les renvoient au ciel. Une grande fête est organisée, tout le monde fait l'amour jusqu'à en avoir mal et s'endort. Un jour, la mer accouche d'une créature d'un autre genre, tout en poil et en muscle, un homme. J'avais douze ans, un appareil dentaire qui débordait de ma bouche et une sainte horreur des livres, mais j'étais cet homme, et c'était mon île. C'est à moi qu'incombait la responsabilité de faire découvrir à ces femmes les facettes cachées de leur sexualité. La deuxième partie du roman incluait une quête initatique à la recherche d'un trésor légendaire, lequel n'existait pas mais faisait prendre conscience au protagoniste de la véritable valeur de la vie. Tout était merveilleusement excitant.

J'ai toujours refusé de les accompagner au cimetière, l'idée de converser avec mon père composté sous la pierre me faisait froid dans le dos. Son souvenir était le plus vif au milieu des livres qui l'avaient tués, dans l'odeur de tabac froid que rien ne pouvait dissiper. C'est là qu'attendait mon île, parmi les livres, quelques centaines de pages qui allaient me poursuivre pour le reste de mon existence. Ce soir-là, le journal de vingt heures m'apprenait la jalousie. Je n'étais pas le seul naufragé sur cette île sans nom. Nous étions des millions.