dimanche 24 août 2008

Roman : Chapitre 3

- Est-ce que tu te rends compte de ce que tu as fait ?

La prison où Félix était enfermé, c'était de la rigolade. J'ai vu un gamin cleptomane qui courait dans tous les sens, cul nu avec un pot de chambre rempli à la main, et un autre qui proférait des menaces de mort avec un cheveu sur la langue, irrésistible. Il régnait une ambiance de colo anarchique, et les fenêtres n'avaient pas de barreaux, on savait qu'un détenu devait être transféré ailleurs dès le moment où il atteignait la poignée. Félix ne me regardait pas, toute son attention était dirigée vers l'écran. Il jouait à un jeu vidéo dans lequel un personnage translucide tirait sur d'autres formes hostiles, et palpitait en rythme avec la musique. Les autres gosses ne comprenaient pas, ils auraient préférés quelque chose avec des bagnoles et des projections de sang.

- La fille...tu sais si la fille s'en est sortie?

Elle s'en était sortie. Je l'avais vu la veille discuter avec Gauthier Poets, dans un anglais approximatif, de l'éventualité d'un dédommagement financier. Sa tête était posée de travers sur un collier de plâtre, celle de Poets secouait “non” tandis que son index imitait le mouvement d'un métronome. Félix a interrompu sa partie pour me montrer un bouton d'acné répugnant qui lui poussait entre les sourcils, il en était visiblement très fier. La chose semblait prête à exploser d'une seconde à l'autre.

- Ils disent que c'est parce que je grandis. Bientôt, ils m'emmèneront à la prison des grands et je verrai Jack l'éventreur.
- Tu n'as toujours pas répondu à ma question.
- Ecoute, je crois que tu accordes trop d'importance à cette histoire, vraiment. C'est pas comme si j'avais tué un bébé phoque ou quoi.
- Des millions de personnes aimaient cet homme, et je l'aimais moi aussi. Des millions de personnes attendaient la suite de ses livres, et maintenant tout est fichu à cause de toi.
- Bla bla bla...moi j'aime les beignets. Tu veux un beignet? Peut-être que ce serait pas plus mal si les gens se mettaient à lire autre chose, pour une fois.

Et il a plongé la main dans un sac en papier rempli de beignets de toutes les couleurs. Dans la pièce d'à côté, une fillette chaussée de semelles orthopédiques poursuivait une procession de fourmis avec une loupe, en poussant des petits cris aigus. Félix était de nouveau complètement captivé, il venait de descendre une sorte de dragon chinois qui crachait des traits de laser, et fonçait à toute vitesse à travers un couloir psychédélique. Un maton à dreadlocks est venu m'avertir que mon heure de visite touchait à sa fin. Il en a profité pour demander si c'était bien moi, le père du petit qui dessine des ronds partout sur les murs et par terre. J'ai répondu que non, j'étais un ami, et que c'étaient des cercles plutôt que des ronds, des cycles même, une ligne qui se serait tordue au point de se retrouver nez-à-nez avec sa queue, et là il ne m'écoutait déjà plus. Quand je suis parti, Félix m'a regardé droit dans l'oeil par le trou de son beignet, et il a dit :

- Tu es moins bête que tu en a l'air.



***

Il y avait un monstre sous mon lit, il m'empêchait de dormir. Il suffisait de tendre l'oreille et d'arrêter de respirer pour l'entendre pianoter des rythmes impatients sur le parquet, du bout de ses gros doigts bleus. Lui non plus ne dormait pas, il se retournait sans cesse et poussait de temps à autre par dessous le matelas, pour vérifier que j'étais bien éveillé. Il monopolisait la salle de bains pendant des heures, j'entrais pour me doucher et voyais sa silhouette énorme onduler derrière le rideau, alors qu'il chantait des comptines idiotes de sa voix de stentor. Son odeur de marshmallow grillé me suivait partout, j'en avais la nausée, dès les premières lueurs de l'aube jusqu'à l'heure du coucher. S'il me laissait un sursis, c'était pour mieux revenir bourré au milieu de la nuit, accompagné d'une ou deux créatures de son espèce qu'il culbutait bruyamment et sans pudeur. Ensuite, il foutait tout le monde dehors et restait longtemps à la fenêtre, sa tête à claques posée sur le poing dans la faible lumière de la lune. Il regardait par dessus les toits avec une sorte de nostalgie douloureuse, et lâchait un soupir tempétueux chaque fois qu'il sentait que le sommeil m'emportait.
J'échafaudais des plans complexes pour chasser la chose, mes yeux rougis de fatigue et de fureur écarquillés dans la pénombre, et je renonçais. Il était bâti comme quatre hommes, et pouvait allonger ses membres à volonté pour aligner une mandale, j'étais maigre et épuisé. En supposant qu'il baisse sa garde, assez longtemps pour me permettre de placer un coup, j'aurais pu m'enfoncer dans sa mélasse jusqu'au coude, et ne plus jamais m'en extirper. Pire, je n'aurais su ou frapper, son corps perpétuellement fluctuant ne présentait aucun point faible, aucune vulnérabilité. J'avais une belle paire de voisines, blondes et indolentes, que j'aimais regarder prendre le soleil, en buvant mon café le matin. Quand elles ont aperçues ma face de craie, mes cernes noires comme d'atroces virgules morbides, elles ont filé sans demander leur reste. Je prenais toute la mesure de ma peine à la vue de leurs transats orphelins, encore imbibés de crème solaire. Je savais que le crépuscule allait me livrer à mon monstre, il n'y avait aucune issue. La situation était critique, je sentais mes forces me quitter doucement et je ne pouvais en parler à personne sans risquer qu'on me passe la camisole. J'ai essayé de penser à autre chose, j'ai voulu me consacrer entièrement à mon travail au supermarché, mais c'était devenu impossible. Les gens venaient de partout pour se recueillir et pleurer, à l'endroit exact où la cage avait réduit Crèvecoeur en panade pour édenté. L'hologramme était programmé pour tirer sa révérence humblement, et tournait en boucle, jusqu'au moment où ses circuits imprimés ont grillés sous le flot lacrymal. Il n'affichait plus qu'un puzzle confus où se superposaient les nez, les yeux, les bouches entrouvertes, ça foutait les jetons à tout le monde et on a du l'euthanasier. Un sondage alarmant, réalisé sur l'ensemble des employés, indiquait une baisse du moral de l'ordre de deux cent pour cent. Sur mon passage, des voix s'élevaient, de plus en plus fortes et précises, on me détestait pour avoir fait entrer le petit loup qui était la cause de tout ce marasme. On regrettait tout haut le temps béni de la potence et de la chaise électrique, on m'y attachait en pensée. La musique poussait tout le monde à bout, des nappes de violons sirupeuses qui nous vrillaient l'âme huit heures par jour, en dolby surround. J'ai reçu une lettre succincte qui signifiait qu'on se passerait de mes services, désormais. Au bas de la page, le paraphe pressé de Gauthier Poets était parfaitement reconnaissable.
Je n'osais plus rentrer chez moi, j'ai voulu dormir dans la rue avec un chien et son clochard. Il y avait une vieille tordue qui était connue pour hanter le quartier, sa peau craquelée était couleur de trottoir, et ses sourcils hérissés lui faisaient comme une rangée de cils supplémentaire. Elle vous saisissait par la manche sans prévenir, si vous l'approchiez, et gueulait, “VOLEUR, VOLEUR !” jusqu'à extinction de voix. Les touristes terrifiés lui jetaient leur monnaie dans l'espoir de l'apaiser, elle redoublait de colère et ripostait avec une volée de miasmes corrompus. Mon teint spectral et ma barbe d'une semaine faisaient illusion, j'ai vidé quelques litres de bière bon marché, pour parfaire l'imposture. Soudainement, mes problèmes étaient loin, tout le monde était très beau et je m'endormais serein dans un cocon de papier journal. Je me réveillais au son des pièces qui s'entrechoquent dans un gobelet, mon monstre était là, il s'était adapté. Si les autres avaient pu le voir, ils lui auraient donnés tout ce qu'ils avaient, tant il avait l'air sincèrement misérable. Je fulminais. Un jour, n'y tenant plus, j'ai pris mon monstre par une partie molle de son corps plasticine, pour lui dire ses quatre vérités. J'étais au bord des larmes, j'aurais voulu qu'il paye pour mes heures de sommeil perdues, je n'oserais retranscrire ici les horreurs que je lui ai dites. Je me suis vu marteler sa poitrine immense de mes poings, comme un enfant. Il riait.

- Qu'est-ce que tu veux de moi? Dis-moi qu'est-ce que tu me veux!

A ces mots, il a tiré d'une poche gélatineuse un masque élimé de luchador, vert et or, qu'il a aussitôt enfilé. Je le reconnaissais sur le champ, ce regard d'acier, cette moustache flamboyante, cette musculature hypertrophiée. C'était l'Irlandais, le lutteur légendaire, mort d'une overdose au siècle dernier. C'était l'Irlandais qui se tenait là devant moi, et il voulait me raconter son histoire. Il s'était battu contre les plus grands de son temps, il avait vécu une vie de fumeur de bâtons de chaises, décliné en posters, en figurines articulées, en paquets de céréales chocolatées, sacré six fois champion du monde, adulé. Il avait fait le tour du monde, jet privé, on peut dire qu'il lui ont mis la gosse pratiquement sous le nez, ils connaissaient sa faiblesse. Ils l'ont habillée en hôtesse de l'air. Vous reprendrez du Bordeaux, monsieur l'Irlandais? Flagrant délit de viol plané, les photos de son cul blanc entre les cuisses de l'hôtesse font le tour du monde en sens inverse, s'échangent à prix d'or et déclenchent le raz-de-marée. L'irlandais sali plaide la folie et purge cinq ans, il n'est plus que l'ombre de lui-même. Il crève seul et malheureux au fond d'un bistrot.

- C'est pour me raconter ça que tu es revenu d'entre les morts, c'est pour ça que tu m'as pourri la vie tout ce temps?

Il n'a pas répondu tout de suite, simplement, il a tendu un menton dédaigneux vers le clochard qui dormait.

- Tu crois qu'il l'aime, son chien? Moi je crois qu'il veut juste avoir de l'autorité sur quelqu'un.

Mon monstre était vraiment un gros con.