dimanche 24 août 2008

Roman : Chapitre 4, partie 1

L'Irlandais était harnaché comme un cheval de trait, relié au mur de la prison par deux câbles solides, fixés à des crochets. Il ruait de toutes ses forces et grognait, des perles de sueur s'enfilaient sur toute la longueur de ses moustaches rousses. Le mur a cédé aussi facilement que s'il s'agissait d'une construction en briques Lego, l'ouverture était assez grande pour faire passer un enfant debout. A l'intérieur, Félix avait déjà préparé ses bagages, et feuilletait tranquillement la biographie d'un lutteur célèbre. Il nous a accueilli avec une moitié de sourire, qui voulait dire “vous en avez mis, du temps”.

- Pourquoi pas par la fenêtre?

C'était vrai, pourquoi pas par la fenêtre? L'Irlandais avait tellement envie de faire un coup d'éclat qu'il en avait oublié la fenêtre, largement ouverte sur la cellule aux allures d'appartement douillet. A présent, la poussière de béton recouvrait tout d'un voile sale et opaque, les sirènes devaient bientôt se mettre à hurler. Félix a tendu son sac de voyage au monstre, qui était redevenu l'entité grumeleuse et bleue qui m'était apparue quelques nuits auparavant. J'ai dit : tu peux voir le monstre?

- Bien sûr, c'est mon monstre à moi.

On a roulé pendant des heures sur des routes de campagne, encerclés de champs que le soleil levant embrasait. Félix sortait la tête par la vitre et laissait pendre sa langue, comme un chien fou. Sur la banquette arrière, son monstre disparaissait doucement à mesure que la nuit reculait. J'avais poussé le volume de l'autoradio au maximum, pour lutter contre le sommeil qui reprenait ses droits. Deux experts allemands discutaient de la sexualité des huitres avec un sérieux indéfectible, une forme d'herpès particulièrement virulent mettait en péril la reproduction de l'espèce. Sans quitter la route des yeux, je me suis saisi d'une cigarette, j'ai du gratter le briquet plusieurs fois avant d'obtenir une flamme convenable. Félix n'aimait pas ça, je le savais. Il m'a servi son plus beau regard accusateur, celui qu'on réserve au condamné qui refuse de se repentir. J'avais commencé à fumer le jour où j'avais renoncé au suicide, le cancer des poumons était un croque-mitaine qui ne rendait visite qu'aux autres. J'aimais voir la fumée s'échapper de ma bouche, comme si quelque chose avait fait court-circuit au fond de mes entrailles, j'aimais la sensation et l'odeur. Je collectionnais les photos effrayantes qui ornaient les paquets, ma préférée représentait une femme blonde et une poussette vide, avec la mention “fumer augmente les risques d'infertilité du sperme”. La moue insatisfaite de cette femme, le choix des couleurs, tout me semblait étrangement comique. J'ai connu un type qui tournait à trois paquets par jour, et ne sortait jamais sans s'être repoudré le nez, il fumait avant et après l'amour, il fumait pendant l'amour. Il refusait de manger autre chose que les légumes de son potager.
Le soleil s'était arrêté net à l'entrée du bled, les nuages s'étaient gavés d'éclairs toute la nuit et menaçaient de régurgiter d'un moment à l'autre. L'endroit semblait désert, hors du temps, avec un unique café en son centre. Quelques imbibés locaux étaient déjà accoudés au comptoir, vieux d'un siècle, immobiles et minéraux. Tout au fond, à côté d'une machine à sous déglinguée, une jeune fille vêtue d'un lambeau de tissu jouait mal Horse with no name. Je devinais qu'elle avait été belle, avant qu'une giclée d'eau bouillante ne lui dessine la botte d'Italie sur le cou et les seins. Il y avait dans son regard une sorte d'incertitude qui m'a ému, plus encore que ses vêtements qui ne cachaient rien. Les moins vieux jouaient aux fléchettes, et manquaient volontairement la cible, juste pour la voir se pencher. Les autres ne la voyaient plus. J'ai pensé à Margaux en panoplie de cow-girl, la fête de fin d'année, les parents d'élèves qui croisaient les jambes, pour cacher leur demi-molle. Nausée violente qui vient de loin.
J'ai commandé un café corsé, et une menthe à l'eau pour Félix. Je suis resté sourd à ses protestations. Il a repoussé le verre avec une mimique de dégoût, puis m'a tourné le dos pour bouder. Il a sorti de sa poche un feutre avec lequel il a tracé deux cercles au dos d'un carton, qui se croisaient. Un autre carton, deux autres cercles espacés de quelques centimètres. Il était vraiment doué pour faire les cercles, on ne pouvait pas lui retirer ça. Il est resté un long moment à contempler les deux images, l'une, puis l'autre, indécis. Je buvais à petites gorgées, en me brûlant un peu, la fatigue faisait danser des formes translucides devant mes yeux.
A quel moment exactement j'ai remarqué qu'on regardait Félix, je ne m'en souviens pas. Le type du bar, ceux qui étaient au comptoir, ceux qui jouaient aux fléchettes, celle qui jouait de la guitare, tous s'étaient soudainement figés, comme si Dieu avait appuyé sur pause. Tous regardaient Félix. Lui aussi s'était arrêté, et tremblait, vibrait de la tête aux pieds. Un filet de salive épaisse s'écoulait de sa bouche béante, ses yeux déshydratés louchaient vers le sol. Il était sur le point d'avoir une crise.

- C'est pas trop difficile ?

Le vieux qui venait de briser le silence avait la voix de Leon Zitrone. Il s'étais mis à parler sans prévenir, ses mâchoires s'étaient déserrées plus facilement que prévu, maintenant elles s'ouvraient et des mots sortaient de sa bouche garnie de chicots bruns. L'effet était comparable à celui que ferait une statue s'arrachant à son socle pour clamer sa liberté. Je restais hébeté un moment avant de répondre, je n'aurais pas du répondre.

- C'est pas trop difficile...quoi?
- Trimballer un gosse comme ça...partout...trimballer un gosse...
- Un gosse quoi?
- Débile...trimballer un gosse débile partout comme ça.

Il y avait quelque chose que Félix détestait plus encore que l'idée de me perdre dans un nuage de fumée, c'était qu'on le voie comme un débile. Un innocent, un idiot. C'est quelque chose qui le rendait fou. Un gargouillis inhumain lui est monté du fond du ventre, comme de la tôle qu'on plie. Il s'est laissé tomber en arrière, sa tête a heurté le sol avec un bruit sourd, il s'est tordu dans une suite de positions impossibles. Il pédalait dans le vide, l'écume aux lèvres, il hurlait d'une voix qui n'avait plus rien d'un enfant. Les autres avaient voulu lui venir en aide, mais Félix distribuait des coups au hasard et personne n'osait plus s'en approcher. J'ai fait ce que j'avais à faire, je me suis emparé du carton, celui qui montrait deux cercles entrecroisés. J'ai maintenu ses bras avec une main, la fille s'est jeté dans la mêlée et s'est occupée de ses pieds. J'étais reconnaissant. Avec ma main libre, j'ai brandi le carton devant les yeux de Félix, et j'ai dit : regarde. Regarde. REGARDE. C'est ce qu'il a fait. Il a regardé le carton, longtemps, son corps s'est apaisé progressivement. Un sourire merveilleux a illuminé son visage torturé. Et il s'est endormi.

***