Ce n'est qu'au moment d'aborder l'ultime étape du processus créatif, lorsqu'il me faut décider d'un titre duquel affubler un texte tout juste achevé, que je prends la pleine mesure de ma nature de démiurge. En des temps meilleurs, j'ai souvent expérimenté cette sensation de plénitude totale, sorte de transe que ne saurait dispenser la plus raffinée des drogues, ni même l'orgasme le plus intense, fut-il obtenu de l'être aimé.
A cet instant précis où le bon titre s'impose, soufflé à l'oreille par un complice invisible que je me représente comme un jumeau solaire, perpétuellement nu, chaque chose semble soudain faire sens et trouver sa place logique dans l'univers. Tandis que les planètes s'alignent, on croit entendre retentir les trompettes de Dieu dans le lointain, saluant l'enfant prodigue, on s'attend à être appelé à tout moment pour trôner à ses côtés.
Afin d'accéder plus régulièrement à cet état de grâce, j'ai suspendu la rédaction d'un long et fastidieux roman pour me consacrer entièrement à la nouvelle. Des premiers mois, je garde le souvenir d'un bonheur incomparable, une croûte de temps séché où seules comptaient ces fulgurances terribles que me procurait chaque nouveau titre. Il me semblait que je ne pourrais jamais m'en écoeurer. Peu après, je délaissais la prose pour m'initier aux arcanes de la poésie, et développais une nette préférence pour les plus économes de ses représentants. Je me forgeais un style à mi-chemin de l'aphorisme et du haïku, avec pour constante des titres qui excédent en longueur le poème proprement dit. J'en profitais pour me laisser pousser quelque peu les cheveux et fumer ma première cigarette : une révélation.
Aujourd'hui, il n'est pas rare que je fasse l'impasse sur tout ce qui pourrait nuire à la puissance expressive de mes titres, d'où la suppression pure et simple de ce que les ennemis de la modernité appellent contenu. J'écris pourtant, plus que jamais, milles titres et plus que j'imprime en caractères immenses sur papier crème. Le soir venu, alors que je m'anesthésie d'un verre d'alcool, je m'assois et je lis : milles titres noirs sur autant de pages crème, reliées en un épais volume que j'égrène comme un chapelet jusqu'à ce que sommeil s'ensuive. Je lis en rêve les livres cachés derrière eux, les tragédies à te tirer des larmes, les pamphlets incendiaires, les histoires d'amour sublimes et intemporelles.
Mon dernier titre évoque : un récit de voyage, une échappée aux confins d'un continent sauvage et secret, une fuite sans fin. Je ne voyage plus, plus depuis le fiasco de notre lune de miel en Tunisie. Il m'arrive de penser que j'aurais pu m'épargner bien des souffrances, en acceptant de te brader à un autochtone contre une paire de chameaux.