Toute tentative d’opérer une reconstitution fidèle de ton départ s’est soldée par un échec. Le souvenir est bien là, il se livre par bribes le temps d’assurer son emprise, puis retourne à sa boue dès que qu’il se sait débusqué. Il faudrait le coincer, le forcer à rendre les armes, le saisir et le presser pour en extraire le jus, il faudrait le mettre à plat. Le souvenir est là mais il est travesti, grimé, emmêlé avec ses ainés, ses cadets, aussi flou que les perspectives de bonheur d’un couple de jeunes vieillards, fatigués.
J’ai peut-être entretenu une vision exagérément théâtrale de l’évènement, à base d’effusions de larmes et de vérités scandées, de gestes obscènes et de verre brisé, avec une porte qui claque en point final. La plante dans l’entrée faisait un piètre cerbère, trop occupée à recevoir cette lumière nouvelle qui venait du dehors. J’aurais juré l’avoir vu tendre une feuille vers l’extérieur, toute sa volonté molle de végétal mobilisée, avant que la porte ne se referme sur elle et l’ampute. J’étais frappé par la similitude de nos destins, tous deux soustraits d’une part de nous-mêmes qui se trouvait maintenant à la merci d’un monde étranger et hostile. Comme elle, j’avais déjà un pied en terre, mais les compétences nécessaires à ma propre euthanasie manquaient. Mes désirs de pendaison me faisaient regretter de n’avoir jamais navigué, tandis que ma méconnaissance des armes me rendait envieux de ces mômes qui naissent le doigt sur la gâchette, ailleurs sur le globe. L’ingestion de divers cocktails médicamenteux ne provoquait jamais plus qu’une diarrhée passagère, mes migraines étaient à mettre sur le compte de l’abus consécutif de désodorisants chimiques. L’idée d’un sommeil permanent duquel le rêve serait banni était séduisante, beaucoup moins celle de mon visage enlaidi par la mort, troué sur un coin de table ou bleui au bout d’une corde. Je n’étais pas certain que quelqu’un s’inquiète de mon silence assez tôt pour découvrir autre chose qu’un bouillon de culture, le jour où la porte s’ouvrirait à nouveau.
Il me semble aujourd’hui que rien de tout cela ne tient debout.
Déjà le souvenir refait surface et m’impose une mise-à-jour de l’histoire, comme un truand retors révise l’alibi qui vacille sous la question. Il arpente en tous sens les coursives de ma mémoire dont il connait le plan par cœur, recouvrant les stigmates de sa visite précédente par une épaisse couche de mucus. Il s’improvise projectionniste pour effectuer la dernière étape de son plan, substituant sans peine sa nouvelle création au film confus de mes pensées.
Il n’y a eu ni esclandre ni pleurs, pas plus d’éclats de verre ni de majeurs dressés, et je ne crois pas avoir entendu la porte claquer. Tu es partie sans un bruit, non sans avoir pris soin d’arroser une dernière fois la plante qui n’était pas dans l’entrée. Ce n’est que plus tard qu’elle se laissera aller au délitement, l’eau lui passera au travers et se répandra comme une hémorragie, plus tard encore je la trouverai gisante sur le plancher et quitterai les lieux à reculons, avec la certitude d’être voué au même sort. Tu es partie en emportant ce sac de toile vert qui ne te quittait jamais, ce sac qui semblait sans fond, duquel tu tirais parfois les vivres que j’acceptais avec une gratitude discrète mais sincère. Je célébrais ce retour temporaire au célibat par l’émission d’un pet sonore, que quelque convention sociale absurde m’avait contraint de retenir en ta présence. Je poussais le volume de la radio au maximum et choisissais une fréquence au hasard, le vacarme et la puanteur me donnaient alors l’illusion d’être libre pendant un moment. Je prenais d’innombrables douches brûlantes que je prolongeais jusqu’à ce que la peau menace de peler pour ne laisser que les organes et les os. J’obtenais parfois un début d’érection qui s’évaporait aussitôt que je cherchais à le concrétiser, si bien que je craignais d’être victime d’hallucinations.
Les jours passant et la faim se faisant sentir, je tentais de cuisiner et écopais d’une coupure superficielle à la main. Je me nourrissais de fruits confits et fumais de vieux mégots dont il fallait boucher les trous du filtre comme on joue du pipeau. La radio ne diffusait plus que des chansons d’amour, je la passais par la fenêtre en même temps que tes photographies.
Peu importent les détails.
Je songe à contacter un foyer pour animaux désœuvrés, afin de faire l’acquisition d’un chien qui compenserait son manque de grâce par une loyauté indéfectible. Il endosserait volontiers la responsabilité de chaque odeur suspecte, de chaque catastrophe domestique, le soir nous regarderions côte-à-côte le soleil se coucher, la nuit monterait d’entre les dalles de la terrasse et nous serions heureux de pouvoir compter l’un sur l’autre plus que sur n’importe quelle femelle. Si le chagrin devait à nouveau me clouer au lit, c’est de sa propre initiative qu’il m’apporterait les éléments essentiels à ma survie, lesquels seraient trempés de bave que j’essuierais avec la tendresse d’une mère.
Enfin, quand tout aura été dit, il apparaîtra tenant dans sa gueule un coussin de velours, et la ciguë qui viendra mettre un terme à cette comédie.