Lorsque j’ouvre les yeux, un rectangle de lumière encadre mes pieds nus, sans que je puisse déterminer s’il s’agit d’une aube ou d’un crépuscule. Ma barbe a poussé de guingois et me fait l’effet d’une volée d’échardes reçue en plein visage. Des feuilles de papier sont dispersées aux quatre coins de la pièce, certaines encombrent mes jambes et semblent avoir servi de couverture improvisée, d’autres sont chiffonnées, déchirées ou mordues, plusieurs sont couvertes de dessins anatomiques approximatifs et d’annotations illisibles. Je suis assis sur le fauteuil de ta mère, j’attends que ses motifs géométriques s’étendent à ma peau comme une maladie de pacotille. Mes doigts sont restés crispés sur la télécommande qui pointe vers un écran neigeux. J’aperçois mon reflet, immobile et trouble, comme privé de regard.
La présentatrice du journal télévisé apparaît subitement, bien que je ne me souvienne pas l’avoir convoquée. Elle s’est autorisé un soupçon de fantaisie vestimentaire qui contraste avec la solennité de sa posture, une broche d’apparence précieuse luit à l’endroit de son cœur. A son visage se substitue celui d’une vieille femme ensablée jusqu’au front, pleurant au pied d’un monceau de chair fumant qui fût sans doute un fils, un mari ou un frère, peut-être un peu de tout cela. En fait de pleurs, il faudrait parler de grincements, adressés tant au ciel noir d’engins volants qu’au malheureux perchiste, qu’on imagine paniqué devant telle hystérie. Ses mains fripées qu’elle tord et malmène lui donne l’allure d’une énorme mouche en plein époussetage. Un rire nerveux m’échappe lorsqu’elle manque trébucher sur une irrégularité de la route, mais déjà la caméra se détourne d’elle et s’attarde sur un immeuble éventré dont s’échappent de courtes flammes jaunes. Je renoue avec l’ennui tandis qu’un reporter à l’air soucieux prononce des mots que je ne comprends pas, ou est-ce l’ennui qui renoue avec moi ? Une démangeaison persistante au niveau du périnée me force à rompre avec l’immobilité et à effectuer toutes les contorsions nécessaires à mon soulagement.
Alors que je m’efforce de retrouver une position plus confortable, je remarque que la télévision affiche désormais l’image d’un lionceau hirsute, boulottant piteusement un quartier de viande sous les regards convergents d’une vingtaine de badauds. Je sens mon cœur se serrer à mesure que la scène se précise, le décor verdâtre du zoo, la grotesque parodie de jungle baignant dans l’eau croupie, les visages boursouflés mimant l’attendrissement de derrière les appareils photos. La détresse animale est d’autant plus poignante qu’elle n’est pas formulée, tout juste le petit être émet-il un feulement enroué en direction de la foule, qui redouble d’exclamations. Je repense à cette légende qui évoque un lion insufflant la vie par les naseaux de trois mort-nés, et suspecte celui-ci d’avoir été ranimé par un bienfaiteur asmathique. [ . . . ]
mercredi 10 février 2010
La part du lion (le vrai sept qui vient avant l'autre)
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La part du lion (roman épistolaire)