samedi 20 mars 2010

La part du lion (neuf, à finir / revoir)

Je souhaiterais, si tu me lis encore, te ramener aux jours amers qui ont précédé ton départ. D’artiste, tu t’étais faite commerçante, pratiquant le rond de jambe avec tant d’ardeur que de multiples contractions musculaires t’accablaient.
Ton tour de cuisse augmentait en même temps que ton carnet d’adresses et, le soir venu, je n’aurais pu les faire s’ouvrir en m’aidant d’un cric. Un équateur en pointillés scindait en deux notre couche commune, dans ta moitié régnait un microclimat polaire qui triomphait des sexes les mieux érigés. Il te poussait des poils acérés en des recoins que je pensais en friche, les pores de ta peau s’étaient dilatés jusqu’à ressembler à de petits impacts de balle. Tes aisselles distendues laissaient voir un cœur dans lequel je ne trouvais plus ma place, et qui ne battait vraiment que lorsque s’offrait une occasion de promouvoir ton talent. Plus tu t’enlaidissais, plus les portes te claquaient au visage, et chaque négociation qui n’aboutissait pas se retrouvait sur ton corps sous forme de capitons, de plaques d’eczémas, de zébrures disgracieuses.

Ma pauvre Agnès, dire que tu t’es laissé aller serait bien en dessous de la vérité.

Je bandais pourtant, dès les premières lueurs de l’aube, tu t’offusquais alors de ne pas en être l’instigatrice. M’autoriser à te faire l’amour dans ces conditions serait revenu à patauger dans mon subconscient, ce braquemart de rêve n’était autre que le greffon d’un moi nocturne et volage, un intrus qui se dégonflerait comme une baudruche au contact de la réalité. Les yeux fixés au plafond, où courait une lézarde apparue peu de temps après notre emménagement, je prenais en charge ma délivrance pendant que tu sucrais ton café.
Je ne bandais pas moins quand ta silhouette vacillante me rejoignait dans l’obscurité, charriant le parfum écœurant des lubrifiants sociaux, encore vibrante de la musique des masques. Il arrivait alors que tu me manipules du bout des doigts, avec d’infinies précautions, comparables à celles qu’on prendrait face à un lingot d’uranium. Peut-être me confondais-tu avec un de ces squales aux dents longues que tu cherchais à appâter, quitte à laisser ta peau dans une mer bien trop vaste pour toi. Peut-être aurais-tu poussé la déformation professionnelle jusqu’à glisser ton script sous mon oreiller, si je n’avais pas systématiquement trahi mon identité en laissant échapper un râle.

La confusion dissipée, tu déposais sur ma tempe un baiser moqueur, avant de me tourner le dos.

J’épuisais mon répertoire de poses lascives, passant de l’une à l’autre avec la frénésie d’un néon clignotant de peep-show. Je changeais quatre fois de coupe de cheveux et me faisais tatouer un dessin suggestif au creux de l’aine, j’allumais des bougies par dizaines et faisais brûler de l’encens, la scène prenait des airs de messe noire. Je tentais de provoquer ta jalousie en passant des coups de fil nimbés de mystère jusque tard dans la nuit, confessant mes secrets les plus intimes à la voix synthétique de l’horloge parlante. Je portais mon sexe en bandoulière, je l’exposais en toute occasion dans l’espoir d’éveiller l’attention, la compassion, le dégoût, n’importe quoi plutôt que l’indifférence obstinée que tu lui opposais. Mon sexe devenu corps étranger, parasite importun que tu rejetais comme de la nourriture avariée, condamné à frapper aux portes du plaisir sans jamais s’y voir invité, butant contre ta chair comme un taureau aveuglé par la rage et le sang. Mon sexe réduit au rang de poids mort, de jouet, petit roi fantoche qu’on moque et pointe du doigt, tout juste bon à pisser sa peine avant de se retrancher dans sa sombre forêt, colonne dardée vers ton ciel dont j’étais le stylite solitaire. […]